Alternatives International
VENEZUELA

Socialisme, partis et système politique

mardi 24 avril 2007 par Margarita Lopez Maya

Le processus de ces dernières semaines autour du parti socialiste uni pourrait être un signe de progrès dans notre faible et retardataire sphère politique. Les turbulences ont semblé annoncer non seulement la naissance d’un parti de l’oficialismo, du gouvernement, mais peut-être celle d’un système politique très nécessiteux.

A la différence de ceux qui voient les conflits au sein des organisations chavistes comme un signe dangereux de leur faiblesse, moi, je le perçois comme une manifestation de santé. Le mouvement bolivarien qui, depuis les élections de 1998, s’est emparé du pouvoir, avance à la recherche une fois de plus d’une identité politique plus stable. Il est donc inévitable qu’émergent les différences qui cohabitent en son sein et qui sont fort significatives. Elles pourraient servir de base pour un parti de conception et de structure nouvelles, ou pour l’émergence de plusieurs partis à l’intérieur d’un système politique nouveau et pluriel. Dans les deux cas, nous gagnerions en matière d’édification de la démocratie profonde à laquelle nous aspirons.

L’an dernier, j’ai fait état d’une donnée alarmante : le Conseil National Electoral (CNE) avait enregistré plus de 800 partis comme organisations politiques actives. Cela révélait la faiblesse et l’inopérance virtuelle d’un système politique dans notre pays. Mais cela montrait en même temps un intérêt des citoyens pour la participation et le jeu politique. Dans ce contexte, la recherche par le président d’une organisation qui unifie ses forces est logique et louable, même si je ne partage en rien le style avec lequel il a prétendu l’imposer.

Ses ordres ont stimulé la réorganisation à laquelle nous assistons. Tous les partis se sont empressés à déclarer leur vocation révolutionnaire et leur reconnaissance du leadership du président. Mais, au sein de ces consensus - que je considère sincères -, il y a des divergences sur l’organisation qu’on veut voir surgir, puisque, s’il y a un projet politique partagé, il existe des différences notables sur la manière de reconstruire les relations entre l’Etat et la société, autrement dit comment comprendre la politique et les partis. Cela ne pouvait pas être différent dans une société complexe, avec une histoire importante de lutte pour la démocratie, comprise tant comme l’égalité sociale que comme la liberté dans tous les domaines de la vie humaine. Une portion significative des forces pro gouvernementales appuie toute initiative prise par le président. Ils sont unis à ce projet par un lien affectif avec le président, ils ont confiance dans son bon jugement. Lino Ron et son Unidad Popular Venezolana (UPV, Unité Populaire Vénézuélienne) sont un cas emblématique mais aussi le Movimiento Quinta Republica (MVR, Mouvement Cinquième République) qui n’a jamais été véritablement un parti politique mais plutôt un instrument politique au service du charisme du président et qui ne pourrait survivre sans lui. Il me semble logique que ceux-ci et des partis de faible pouvoir électoral propre acceptent de se dissoudre sans problèmes, selon les règles que le président veut bien leur indiquer.

Les trois partis qui ont déclaré cette semaine, avec différentes nuances, qu’ils ne se dissoudraient pas encore, ont des raisons respectables pour justifier leurs positions. Podemos et Patria Para todos (PPT, Patrie Pour Tous) sont issus de divisions du Parti Communiste du Venezuela (PCV) produites par l’échec de la lutte armée des années 60. A leurs origines, il y a un intense débat d’idées où sont intériorisées la critique du verticalisme et de l’autoritarisme du PCV et une reconnaissance de plusieurs principes de la démocratie libérale comme le pluralisme qu’ils considèrent comme un patrimoine universel et pas seulement bourgeois. La forme selon laquelle s’est développé le processus du PSUV a affecté ces valeurs, comme l’a reflété de manière éloquente le discours d’Ismael Garcia [leader de Podemos, ndlr]. Son « socialisme démocratique » se traduit par le pluralisme, le dialogue, le débat. Il a été courageux en rendant visible un problème d’une importance cruciale que le chavisme, de par ses caractéristiques charismatiques, militaristes, et d’une gauche peu démocratique en matière politique, tend à éviter.

Pour sa part, le PCV a aussi ses bonnes raisons, même si elles sont bien distinctes de celles des deux autres. Pour eux, ni le verticalisme, ni l’autoritarisme politique n’est un problème, mais le personnalisme oui. Ce qui est crucial c’est le manque de clarté sur le caractère marxiste léniniste du processus qui se développe et du parti qu’on veut construire. Rentre également en compte le fait qu’il possède une identité politique claire, fruit de longues décennies remplies d’histoire qui représente une petite portion de la société, mais respectable comme toutes les autres.

Les turbulences au sein du chavisme ont coïncidé avec la rénovation de Un Nuevo Tiempo (UNT, Un Nouveau Temps) en tant que parti d’opposition [23]. Ici aussi, naturellement, il y a des réorganisations et des regroupements. La « démocratie sociale » et la « participation », des termes avec lesquels ce parti a défini ses objectifs politiques, révèlent une continuité avec la pratique de jouer dans les règles, jeu qu’ils ont déjà joué en décembre dernier. Rosales, dans un geste symbolique bien ciblé, a assermenté les nouveaux dirigeants de UNT au nom de la constitution de la République bolivarienne du Venezuela [24]. Bien que ces développements soient positifs, ils sont très loin de résoudre les profonds problèmes que nous avons devant nous. Créer des partis politiques dans le contexte actuel est un défi considérable. Ils ne peuvent être des partis d’élites comme l’ont été ceux dans les démocraties représentatives. Ils ne peuvent pas non plus imiter les partis du socialisme du XXe siècle qui ont échoué aussi, en soustrayant le pouvoir de décision aux gens et en ne reconnaissant pas le pluralisme comme principe démocratique. Il vaudrait peut-être la peine d’examiner des expériences passées comme celles qui ont donné naissance dans notre pays au MAS [25] ou à la Causa R [26] qui, même si elles ont failli, ont cherché à leur époque à créer de nouvelles modalités d’articulation entre des organisations sociales et politiques, ce qu’Alfredo Maneiro et d’autres ont appelé le parti comme « mouvement de mouvements ». Malheureusement, un des problèmes de cette révolution est qu’elle méprise le passé immédiat, retirant ainsi la possibilité d’apprendre de lui, de ses erreurs et de ses réussites.

Source : Aporrea (http://www.aporrea.org/), 18 mars 2007. Traduction : Frédéric Lévêque, pour le RISAL. Article en espagnol : http://www.aporrea.org/ideologia/a3....

NOTES :

[1] [NDLR] Lire à ce sujet Margarita Lopez Maya, Le Venezuela « bolivarien » : une démocratie participative, RISAL, rubrique Venezuela, 22 juillet 2005.

[2] [NDLR] Claudia Jardim, “Sans opposition, le gouvernement peut devenir autoritaire”, entretien avec Margarita Lopez Maya, RISAL, rubrique Venezuela, novembre 2004.

[3] [NDLR] L’annonce publique formelle de la constitution du parti unique a été formulée par le président Chávez au Théâtre Teresa Carreño, à Caracas, le 15 décembre 2006.

[4] [NDLR] Le PPT est le principal parti, après celui du président, le MVR, a occupé des postes au sein du gouvernement.

[5] [NDLR] Lire Edgardo Lander, Création du Parti unique : fin du débat sur le socialisme du XXIe siècle ?, RISAL, rubrique Venezuela, 9 février 2007.

[6] [NDLR] Notons que le président Chavez a brièvement répondu aux propos de Margarita Lopez Maya au cours de la 263e édition de son émission hebdomadaire « Alo Presidente » du 21 janvier : http://www.gobiernoenlinea.ve/misc-...

[7] [NDLR] Programa Venezolano de Educación-Acción en Derechos Humanos (Provea) : http://www.derechos.org.ve/.

[8] [NDLR] Par quatrième République, on entend au Venezuela le régime politique de démocratie représentative établi par la constitution de 1961. Par l’adoption d’une nouvelle constitution en 1999, le Venezuela est entré dans la cinquième République.

[9] [NDLR] Les différents partis d’opposition ont retiré leurs listes électorales aux législatives de décembre 2005.

[10] [NDLR] « Rouge, très rouge », « roja, rojita », est une formule très utilisée au cours des derniers mois par les « chavistes ».

[11] [NDLR] Les citoyens vénézuéliens peuvent révoquer par référendum tout représentant public élu à la moitié de son mandat en respectant une certaine procédure. La figure du référendum révocatoire a été introduite dans la constitution de 1999.

[12] [NDLR] Une des priorités du gouvernement Chavez est d’accélérer le développement de « l’autogouvernement du peuple » par la construction du « pouvoir communal ».

[13] [NDLR] Loi adoptée par l’Assemblée nationale du Venezuela qui octroie des pouvoirs spéciaux dans une série de matières au président Chavez durant une période de 18 mois.

[14] [NDLR] Dans la Venezuela de Chavez, les entreprises publiques d’eau ont le devoir d’impulser au sein des communautés l’organisation de « conseils communautaires de l’eau » afin que celles-ci participent à la gestion des réseaux de distribution et que les habitants prennent conscience de la rareté de ce bien si convoité. C’est à travers les « tables techniques de l’eau » que se rencontrent l’entreprise publique, les techniciens, des représentants de la communauté, la mairie, etc. Ce type de fonctionnement promeut la coresponsabilité et l’identification de la population avec les services de distribution d’eau.

[15] [NDLR] Le gouvernement a créé la Mission Ribas, d’après le nom de José Felix Ribas, destinée à des individus qui ont dû abandonner le collège. La Mission Ribas est censée incorporer ceux-ci dans un programme d’éducation qui devrait leur permettre de passer l’examen adéquat en deux ans maximum. Comme les autres missions, ce programme est gratuit. Cependant, les participants reçoivent des bourses sur la base de leurs besoins propres.

[16] [NDLR] Programme gouvernemental de soutien aux femmes aux foyers.

[17] [NDLR] Dans le cadre de la réforme de la police, le gouvernement vénézuélien a établi un diagnostic de la situation en lançant un vaste processus de consultation de la population.Voir : http://www.reformapolicial.org.ve/.

[18] [NDLR] La logique des opérations va à l’encontre de la discussion et de la consultation. Il s’agit de prendre des décisions le plus vite possible.

[19] [NDLR] Programme qui offre des soins de santé de base gratuits dans les quartiers pauvres, mis en place grâce à la coopération avec Cuba.

[20] [NDLR] le MVR est le parti du président, créé en 1997. Des 7,3 millions de votes obtenus par Chavez à l’élection de décembre 2006, le MVR en a récolté 4,8 millions, Podemos 760 000, Patria Para Todos (PPT) 600 000 et le Parti communiste (PCV) 340 000. Les 800 000 votes restants ont été recueillis par une douzaine de groupes et partis plus petits.

[21] [NDLR] La logique des opérations va à l’encontre de la discussion et de la consultation. Il s’agit de prendre des décisions le plus vite possible. [22] [NDLR] Alberto Muller Rojas, général à la retraite de l’armée vénézuélienne, ancien ambassadeur et gouverneur, membre de l’état-major présidentiel d’Hugo Chavez, conseiller politique.

[23] [NDLR] Parti vénézuélien d’opposition. Son leader, Manuel Rosales, était le candidat d’opposition à Chavez à la dernière élection présidentielle en décembre 2006.

[24] [NDLR] C’est de fait une reconnaissance de la constitution adoptée par référendum populaire en 1999 à l’initiative du gouvernement de Chavez. Cette reconnaissance n’a pas toujours existé si on se rappelle du coup d’Etat d’avril 2002.

[25] [NDLR] Le parti Mouvement Au Socialisme (MAS, Movimiento Al Socialismo), est une évolution social-démocrate d’une aile du Parti communiste qui s’est intégré au jeu institutionnel à partir des années 70. Son principal leader, Teodoro Petkoff, a quitté le MAS quand ce dernier a décidé de soutenir Chavez lors des élections de 1998. Par la suite, la majorité du MAS a retiré son soutien à l’actuel président de la République. Une minorité de sa direction a alors créé Podemos qui fait actuellement partie des la coalition gouvernementale.

[26] [NDLR] La Causa Radical, Causa R, a été créée en 1971 par un groupe de militants communistes en rupture avec l’évolution “droitière” du MAS et du PCV. La Causa R a été proche de Chavez lorsque celui-ci se fit connaître en prenant la tête de l’insurrection militaire du 4 février 1992. Après l’échec de ce soulèvement, Andres Velazquez, leader de la Causa R, a raté de peu la victoire à l’élection présidentielle de 1993, une fraude l’en aurait empêché. En 1997, la Causa R a splitté. Cette division a donné naissance au parti Patria Para Todos (PPT, Patrie pour tous) qui fait parti de la majorité gouvernementale.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l’entière responsabilité de l’auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d’Information et de Solidarité avec l’Amérique Latine (RISAL).

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