Alternatives International
LIBAN

Sur le fil du rasoir

jeudi 1er mars 2007 par Pierre BEAUDET

Depuis des semaines, Beyrouth vit dans un labyrinthe de tensions et de rumeurs. Des manifestations immenses d’y succèdent, les unes organisées par les partisans de l’alliance du 14 mars et du gouvernement, les autres par l’opposition dont le pôle dominant est Hezbollah. Devant le siège du Parlement campent en permanence des milliers de personnes qui réclament la constitution d’un gouvernement d’« unité nationale » regroupant l’ensemble des factions politiques.

Ailleurs au pays, la situation est fragile. Dans les villes majoritairement sunnites de Saida (sud) et Tripoli (nord), des manifestations sont organisées par les factions contre Hezbollah. Cette « reconfessionnalisation » divise la population musulmane (Chi’ites et Sunnites) et s’aggrave aussi dans la capitale. Des incidents graves sont survenus à l’université arabe à Tariq Jadideh (25 janvier) lorsque des étudiants sunnites et chi’ites se sont affrontés les armes à la main. Ailleurs, les partisans chrétiens du Général Aoun (allié d’Hezbollah) combattent d’autres factions chrétiennes comme les phalangistes. Dans une vaste zone entre les quartiers Shiah et Roummaneh, de jeunes Chi’ites et Maronites aiment s’invectiver et se lancer des pierres.

Espoirs déçus

En 1992, la guerre civile qui avait brisé le pays prenait fin avec la signature de l’accord de Ta’if qui prévoyait un partage du pouvoir entre communautés et factions. Appuyé par les pays occidentaux, cet accord donnait un rôle important à la Syrie pour maintenir la paix, tout en encourageant un processus de réconciliation nationale. Plus tard en 2000, la redoutable guérilla d’Hezbollah réussissait à expulser les Israéliens et à libérer le sud à part une petite enclave proche de la frontière avec la Syrie. À l’époque, beaucoup de Libanais pensaient que leur pays pourrait enfin renaître de ses cendres. Mais des fissures moins apparentes étaient déjà à l’oeuvre. La reconstruction entreprise par le Premier Ministre Rafik Hariri s’est faite en faveur des groupes privilégiés et des centres urbains au détriment des banlieues pauvres et des régions périphériques peuplées majoritairement de Chi’ites. Ceux-ci encore plus qu’avant sont devenus dépendants d’un vaste État dans l’État qui leur assure la sécurité mais qui aussi offre les services de santé et d’éducation. Deux sociétés libanaises se sont ainsi reconstituées dans un processus d’exclusion sociale et économique.

Miroir et enjeu des rivalités régionales

Les problèmes intérieurs du Liban ne prendraient pas une tournure si dramatique si ce n’est l’influence de la géographie. Depuis 1948, en effet, le Liban vit une confrontation permanente avec Israël. Pendant longtemps, on a cru que le conflit était lié à la présence de centaines de milliers de réfugiés palestiniens sur le territoire libanais et jusqu’à 1982, de l’Organisation pour la libération de la Palestine. Mais depuis déjà plusieurs années, les Palestiniens sont un facteur politique (et militaire) négligeable au Liban. En substance selon l’historien Georges Corm, « l’existence d’un Liban multiconfessionnel et démocratique est antinomique avec la vision israélienne des choses ». D’où le rêve israélien de voir le Liban éclater en « cantons » confessionnels dressés les uns contre les autres. Face à cette situation, d’autres voisins du Liban se sentent menacés. La Syrie tente d’y exercer une influence de « grand frère », en jouant sur le fractionnement de la société et du monde politique libanais. Durant la dernière période, le régime syrien aux prises avec ses propres contradictions intérieures n’a pas eu la main légère en tentant d’imposer ses vues.

Bush et la réingénierie du Moyen-Orient

Les problèmes libano-libanais couplés aux rivalités régionales ont pris une autre tournure après le 11 septembre 2001. Certes, le Liban est loin de l’Irak et de l’Afghanistan. En réalité, il est engouffré dans une même crise d’ampleur régionale. L’administration Bush veut procéder à la « réingénierie » du Moyen-Orient et « restructurer » le Liban en y installant une nouvelle équipe « en ligne » avec ses intérêts et ceux Israël. Au lieu d’apaiser le jeu, Washington pousse les contradictions interlibanaises en les polarisant contre la Syrie, les Palestiniens, l’Iran. Adoptée par le forcing américain et la capitulation de la France, la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU (2004) exigeait non seulement le départ du contingent syrien, mais le désarmement d’Hezbollah. Pour une majorité de Libanais, ces conditions ne pouvaient qu’aggraver les tensions existantes. Peu après, le gouvernement s’est disloqué. Après l’assassinat du premier Ministre Hariri en 2005, la coalition du 14 mars a exigé le départ des Syriens tout en s’efforçant de marginaliser Hezbollah. Le cycle des manifestations s’est alors enclenché, sans pourtant que Hezbollah ne démontre de signes de faiblesse, au contraire.

La guerre des 33 jours

Dans ce contexte survolté, Washington a donné le feu vert à Tel-Aviv au début de l’été dernier. Une occasion lui a été servie avec le raid du Hezbollah résultant dans la mort et l’enlèvement de soldats israéliens dans la zone occupée par Israël, les « fermes de Shaba ». Aussitôt, le plan israélien a été déclenché dans une orgie de destructions. Pendant que Washington bloquait le processus à l’ONU, Tel-Aviv avec l’appui de l’Arabie saoudite, de la Jordanie et de l’Égypte espérait en finir une fois pour toutes avec la résistance libanaise. Mais à la surprise générale, Hezbollah a tenu le coup, infligeant de lourdes pertes à l’armée israélienne et déstabilisant toute la partie nord d’Israël. Un mois plus tard devant l’impasse, Israël s’est retiré. Sous inspiration américaine, une nouvelle résolution (1701) a été adoptée par le Conseil de sécurité ordonnant le cessez-le-feu et le renforcement de la force d’interposition (la FINUL). Partie remise pour les uns, victoire symbolique du Hezbollah pour les autres, la dernière guerre a détruit non seulement une grande partie de l’infrastructure du pays (le Liban est revenu en arrière de 20 ans), mais surtout les espoirs d’une paix durable.

Face à face menaçant

Pour le Premier Ministre Siniora, c’est Hezbollah qui est responsable des malheurs actuels de son pays. De plus en plus, un discours haineux est entendu contre les Chi’ites, comme le député Pierre Gémayel qui disait avant son assassinat que la « seule population de qualité au Liban est la communauté maronite ». Alors que les déshérités occupent le centre de Beyrouth, les beaux quartiers se mobilisent contre la « racaille » qui vient de la dahiya (les banlieues chi’ites). De son côté, Hezbollah est convaincu d’avoir le droit de son côté et que sans sa capacité de dissuasion, l’armée israélienne occuperait Beyrouth, comme en 1982, lorsque des massacres atroces ont été commis contre les civils. Le leader du Hezbollah, Sayyid Nasrallah est cependant devant un dilemme. Son ambition de transformer son organisation en un mouvement de libération nationale n’est pas en phase avec la réalité de sa base de masse. Certes, une coalition large s’est constituée autour de Hezbollah, incluant notamment le Parti communiste libanais, qui garde encore une certaine implantation. Sous l’impulsion du PCL, la Confédération générale du travail (CGT), le plus important syndicat, s’est mobilisée récemment contre le gouvernement Siniora et ses alignements vers les prescriptions et les conditionnalités délimitées par le FMI et les pays donateurs réunis à Paris, soi disant pour « aider à la reconstruction du Liban ». Malgré tout cela la nature de la confrontation prend de plus en plus une connotation confessionnelle, largement entretenue par ailleurs par ceux qui veulent détruire le Liban.

Avant la prochaine tempête

Dans le sud du pays, les forces de la FINUL sont sur la corde raide. Les Etats-Unis voudraient qu’elles partent en guerre contre Hezbollah, ce qui est plus facile à dire qu’à faire. Le commandement français des casques Bleus tend à interpréter la chose différemment et récemment, est venu à un cheveu de tirer des missiles contre des avions israéliens qui ne cessent de violer l’espace aérien libanais. Hezbollah entre-temps garde un profil bas, cherchant à éviter toute provocation, tout en affirmant qu’il n’est pas question de désarmer dans les circonstances actuelles. Les capacités militaires d’Hezbollah ont certes été affectées par la guerre de 33 jours. Mais personne de sérieux ne pense qu’il ne dispose pas encore de forces considérables. Pour ces raisons, des tractations en coulisses sont en cours entre Washington et divers pays de la région, y compris la Syrie et l’Iran, à qui l’on demande poliment de « laisser tomber » Hezbollah en échange d’un apaisement des tensions. À date, la tactique ne fonctionne pas. Le leadership iranien notamment n’est assez naïf pour croire en de vagues promesses de l’administration Bush. Par ailleurs, ni l’Iran ni la Syrioe ne « contrôlent » Hezbollah et la résistance libanaise qui ne sont pas des « pions » de Damas ni de Téhéran même s’ils dépendant dans une certaine mesure de l’appui de ces pays, notamment pour leurs approvisionnements militaires. Entre-temps, les Libanais se raccrochent à quelques filets d’espoir. Amr Moussa, le secrétaire général de la Ligue Arabe, respecté dans la région mais détesté par les Etats-Unis, a proposé que le gouvernement libanis élargisse ses assises en augmentant le nombre des ministres et en incluant davantage des membres de l’opposition. Pour plusieurs, c’est une solution raisonnable et généreuse, compte tenu du fait que l’opposition représente non seulement une force politique considérable, mais aussi un poids démographique réel. Siniora et ses alliés américains ne veulent cependant rien savoir. Comme en Irak, en Palestine ou en Afghanistan, l’administration Bush persiste et signe dans son jusqu’au-boutisme.


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