Alternatives International

Le mouvement social et la nouvelle « guerre de position »

Troisième partie :Le lourd héritage de la gauche historique

mercredi 7 février 2007 par Pierre BEAUDET

On s’en souviendra, ce n’est pas la première fois qu’un mouvement social grisé par ses succès et par une crise en apparence « terminale » du capitalisme prédit une autre fin de l’histoire.

La Deuxième comme la Troisième Internationale ont incrusté au sein du mouvement social l’idée héritée des Lumières, à l’effet que la « modernité et le « progrès », voire le socialisme dans sa version prolétarienne, allaient nécessairement triompher, dans un jour proche ! La crise, la vraie crise, la grande crise, la crise avec un C majuscule, allait survenir inéluctablement. Le mouvement social devait agir, soit pour « précipiter » cette crise inéluctable (par l’insurrection), soit en attendant que le « fruit mûr » du capitalisme ne tombe de lui-même et ne fasse évoluer la société, par un processus « naturel », vers le socialisme (social-démocratie). Aussi, ce catastrophisme « de gauche » a accompagné tout au long du vingtième siècle, sous une pluralité de formes, la pensée critique. De par l’attraction de son argumentaire et la force déployée par toute une génération de mouvements, il s’est ancré dans une « sociologie » des rapports dominants-dominés qui se reproduit jusqu’à aujourd’hui.

Le capitalisme se construit par la destruction du capital

Les crises politiques, sociales, économiques, du capitalisme réellement existant se multiplient sans nul doute. Elles expriment des processus complexes, contradictoires. Marx dont la pensée sur cette question comportait des ambiguïtés avait quand même conclu que le capitalisme se nourrit des crises et se redéploît à travers les crises. La destruction du capital en assure sa reproduction. Parallèlement, en dépit d’autres interprétations fermées, le capitalisme se développe par et à travers la compétition, la concurrence, le déplacement incessant des acteurs et des forces. Aujourd’hui, le « modèle néolibéral, qui est évidemment un construit politique – et non une fatalité- domine et restructure le capitalisme de plusieurs manières. Il se déplace, au moins partiellement, « géographiquement » vers des parties du « sud global » qui deviennent de nouvelles zones d’accumulation intensive. Il force des reconfigurations où les bourgeoisies de la « triade » sont confrontées à des puissances capitalistes émergentes, la Chine en particulier, sans compter d’autres pôles en devenir (l’Inde, le Brésil, la Russie). Il « restructure » dans la destruction les classes populaires et dites « moyennes », au nord comme au sud, en excluant les unes (une bonne partie des salariés « fordistes » qui ont proliféré à l’époque keynésienne, notamment), en incluant d’autres couches (10-15% de la population du sud global qui est en mesure de rendre l’offre capitaliste solvable), tout en condamnant à la misère et parfois la mort des centaines de millions de « non-citoyens » majoritairement paysans. Rien n’indique que ce modèle n’est pas « durable », sinon par l’épuisement accéléré des ressources, un phénomène qui reste cependant souvent mal interprété par un certain écologisme à sa manière catastrophiste.

Les différentes « gestions » de la crise

Dans cette évolution, les dominants ont plusieurs « stratégies » et même si l’édifice de leur hégémonie est lézardé ici et là, les fondations demeurent solides. Dans une large mesure, la « guerre sans fin » est l’une de ces stratégies, car elle permet de repolariser le monde tout en mettant sur la défensive les dominés. À travers cette guerre, le but est de redéployer l’empire dans des formes plus traditionnelles, directement coloniales. Mais le projet se heurte à de formidables obstacles (le contre-exemple de l’Irak). Les néoconservateurs s’entêtent et pensent de porter cette guerre globale à un niveau « supérieur », par exemple en utilisant les armes nucléaires. Devant eux cependant, s’érigent les « néorealpolitiks » qui estiment plus porteuses les bonnes vielles méthodes de l’« indirect rule » via des alliances interétatiques et la cooptation d’une partie des élites locales dans la gestion de la domination. En plus d’être divisés par des interprétations différentes de la crise et des possibles sorties de crise, les dominants sont également tiraillés par une compétition inter impérialiste croissante. Les Etats-Unis pour maintenir leur domination devant l’Union Européenne et les pays émergents n’ont pas d’autre choix, rationnellement parlant, que de s‘appuyer sur la remilitarisation. Leurs compétiteurs sont moins portés sur la chose, pas parce qu’ils sont moins « impérialistes », mais parce que les armes de leur domination sont davantage économiques et technologiques que militaires. Il y a un donc un sérieux problème pour les dominants. Pour autant, il ne faut pas sous-estimer leur capacité de refaire un certain nombre de consensus, surtout parce qu’ils sont conscients des menaces que représente un mouvement populaire ascendant.

Le social libéralisme comme porte de sortie

Des limites objectives et subjectives se présentent cependant contre ces scénarios de gestion de crise. Dans ce contexte, les dominants savent qu’il faut continuer la guerre de position contre les dominés via d’autres moyens. Une gestion « social libérale » (le néolibéralisme « à visage humain ») devient alors une tactique alléchante. En substance, il s’agit d’offrir à une partie des dominés une redistribution marginale de la richesse sociale ou même parfois, de leur garantir que la part qu’ils détiennent déjà ne sera pas davantage amoindrie, en autant qu’ils acceptent les nouvelles règles du jeu, notamment la perte des « droits acquis », la flexibilisation du travail et le rétrécissement du filet de sécurité sociale. On est bien sûr à des années du grand compromis keynésien qui proposait au contraire une redistribution substantielle et une amélioration visible des conditions de vie des classes populaires. D’une façon un peu perverse, la gestion social libérale joue les pauvres contre les « ultra-pauvres », les classes moyennes prolétarisées contre les paysanneries exclues en offrant à celles-ci, contre les intérêts des autres, une certaine garantie qu’ils ne deviendront pas à leur tour des exclus. Encore là, il ne faut pas sous-estimer l’impact de ces politiques et leurs capacités réelles de restabiliser l’espace politique au profit des dominants.


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