Alternatives International

Deuxième partie : La droite sous le choc :

mercredi 7 février 2007 par Pierre BEAUDET

Un peu partout, les secteurs les plus arrogants et les plus agressifs de la droite subissent de durs revers. C’est le cas en Inde, en Espagne, en Italie et plus récemment aux États-Unis. Certes le jeu des partis et de l’alternance dans le cadre des démocraties représentatives a un impact dans ces changements. Mais est-ce la seule raison ? Des masses en action et des mouvements fluides jettent sur ces droites un total discrédit, en révélant l’ampleur de la voyoucratie qui s’est emparée du pouvoir dans plusieurs pays dits démocratiques. Des secteurs de plus en plus importants de la population se rendent compte de l’entreprise qui sape la démocratie, notamment via les dérives militaristes, répressives qui criminalisent les classes « dangereuses » en commençant par les « maillons faibles » (immigrés, réfugiés, jeunes).

Devant cette réalité s’exprime un formidable NON. Résultat, le grandiose projet de « réingénierie » du monde promu par les néoconservateurs notamment (mais pas seulement) aux Etats-Unis est enrayé par les résistances des peuples. Il est enrayé par un faisceau complexe et diversifié de mouvements, d’expressions organisées ou spontanées. Il l’est aussi par une combinaison de forces politiques, sociales et culturelles dans un certain « arc des tempêtes » qui traverse le globe de Jakarta à Casablanca en passant par Kaboul et Bagdad. C’est tout un bouleversement, à peine quelques années après le déclenchement d’une offensive réactionnaire visant à reconstituer un « consensus » entre les dominants et à faire basculer les dominés dans l’impuissance et l’indifférence.

Le turbo capitalisme essoufflé

Entre-temps, le capitalisme qui s’affirmait la « fin de l’histoire » après avoir définitivement « triomphé » du socialisme se heurte à ses propres contradictions. Les turbulences économiques s’accélèrent avec l’intensification des compétitions à l’intérieur de la « triade » (États-Unis, Union européenne, Japon) d’une part, et entre celle-ci et certains pays dits « émergents », notamment la Chine. La « bulle » financière états-unienne dopée par un dollar dopé est fragilisée de plus en plus, sans que l’Union européenne et même le Japon ne soient en mesure de renverser la tendance profonde à la décroissance. La cannibalisation incessante des petits par les gros et des gros par les ultra-gros concentre la richesse dans un processus de polarisation de classes dont l’évolution avait été prévue par Marx. Jusqu’à date, les scénarios des dominants de « sortie de crise » se contentent de forcer les dominés à accepter l’inacceptable, comme cela avait été le cas avant Keynes . Mais ça ne passe pas.

Parallèlement, les crashs financiers prolifèrent et s’accélèrent faisant tomber les uns après les autres les « success stories » de la vulgate « banquemondialiste » (Argentine, Thaïlande, Indonésie, etc.). Le travail pionnier de Robert Brenner, sur les cycles longs et l’inexorable contradiction qui mine l’accumulation capitaliste, nous ramène à des réalités fondamentales qu’ont voulu masquer diverses idéologies à la cocotte-minute dites « post-modernistes ». La crise semi permanente, la compétition destructrice des outils économiques et des vies qui les animent, l’effroyable gaspillage des ressources, ne sont pas « accidents » ou des « dommages collatéraux », mais des traits constitutifs du capitalisme qu’aucun « correctif » interne ne saura résoudre. Mais contrairement à une autre vulgate (de gauche cette fois), il faut voir que ce processus d’autodestruction sans fin ne conduit pas nécessairement à détruire le capitalisme, au contraire.

Une (autre) fin de l’histoire ?

À travers toutes sortes de processus, le rapport de forces entre dominants et dominés chambranle, bifurque, se fragilise et déséquilibre tous les prévisionnistes plus ou moins chevronnés qu’ils soient de gauche ou de droite. Mais devant ce vide analytique, certains veulent conclure, trop vite selon moi, qu’on est « au début » d’un grand « retournement ». Le grand soir, le jour J, le point de rupture, approchent, disent-ils. Pour certains, le déclin du capitalisme est marqué dans l’histoire. Sous sa forme néolibérale, il entre dans sa phase « sénile », sans capacité de renouvellement, laissant derrière dévastations, guerres et affrontements perpétuels. Pour d’autres, des « multitudes » sans nom s’apprêtent à porter le coup fatal contre le « pouvoir biopolitique ». D’une façon ou d’une autre, plusieurs prédisent, à l’encontre des néolibéraux de Washington, une autre « fin de l’histoire », un « happy ending » des mouvements sociaux en autant, précisent certains, que ceux-ci sachent abandonner leurs velléités autonomistes et reconnaître la ligne juste et la tactique juste qui pourront « capturer » dans une synthèse époustouflante l’avenir de la contestation sociale.


Altermondialisme citoyen ou anti-néolibéralisme ?

Après Seattle et les grandes mobilisations européennes contre le néolibéralisme (Genoa, Gotenborg, etc), les médias ont « découvert » le fait de la résistance à l’ordre dominant. En partie pour simplifier, en partie pour dénigrer, ils ont qualifié ce mouvement d’anti-mondialisation et cette appellation est restée longtemps dominante (encore aujourd’hui, elle l’est dans l’univers anglo-américain – the antiglobalization movement). Bien que la confrontation avec ce (dé)sordre soit proéminente pour le mouvement, cela fait cependant longtemps que d’autres ruptures ont été faites. Les apports des mouvements féministes et écologiques ont été à cet égard déterminants. Le refus du néolibéralisme doit déboucher sur un autre « modèle de société », d’autres valeurs, d’autres programmes de développement social, d’autres manières d’assurer la satisfaction des besoins fondamentaux. Il serait abusif d’affirmer que ce passage de l’anti à l’alter est fermé et définitif, mais le processus est en cours.


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